jeudi 31 janvier 2019

L'affaire Baskerville, tome 1 - Une étude en soie


L'affaire Baskerville, tome 1 - Une étude en soie d'Emma Jane Holloway

Bragelonne, 2015, 572 p.

traduit par Guillaume Le Pennec

Steampunk, Fantastique



Evelina Cooper, la nièce de Sherlock Holmes, s’apprête à vivre sa première saison dans la haute société londonienne. Mais quand de terribles meurtres secouent le manoir de son amie et hôte, la jeune femme se retrouve plongée au cœur d’un complot remettant en question le monopole des barons de la vapeur sur la ville. Une enquête à hauts risques. D’autant qu’Evelina cache un dangereux secret et qu’elle ignore auquel de ses compagnons elle peut vraiment se fier : le beau et brillant aristocrate débauché qui fait battre son cœur ou son meilleur ami forain, qui ferait n’importe quoi pour elle.

J'annonce, cette chronique va être plutôt courte, rapport que je n'ai pas grand-chose à en dire, au final. Et quand c'est comme ça, vous vous doutez tous que c'était pas ouf. Pas zorrible, mais pas ouf.
Puis faut dire que le bouquin est sorti en France en 2015 et que, bah, toujours pas de suite à l'horizon. Alors peut-être qu'en premier tome, ça aurait été mieux, un peu trop introductif et manquant parfois de nuances, mais s'il faut le lire comme un one-shot (ce qu'il est parti pour rester), bah c'est moyen-moyen quoi.
On retrouve une ambiance un brin steampunk : il y a tout un embrouillamini autour des systèmes d'énergie, quelques machines à vapeur, ça se passe en Angleterre avec des nanas en corset. Mais, ça faisait un peu factice à mon goût, un peu "forcé", peut-être parce qu'il s'agit d'un premier tome.
L'enquête en elle-même n'est pas folle non plus, même si elle se laisse lire.
En fait, j'ai l'impression d'avoir été trompée sur la marchandise. On te mentionne de Sherlock Holmes et il est bien présent en espèce de guest, mais le pauvre est plutôt inutile et n'apporte rien (si ce n'est une finalisation de la résolution de l'intrigue sortie d'un chapeau, rapport qu'il enquêtait de son côté (oui, c'était du bon gros deus ex machina des familles) même pas dans le même pays...).
Bon, puis faut dire que la présence d'un triangle amoureux ne m'a pas aidée à apprécier le machin. On se retrouve face à un truc qui est bien bien cliché : l'ami d'enfance qui semble prédestiné à l'héroïne vs le bad boy beau gosse et riche. Les deux types en question ont leur importance, mais la love story, beaucoup moins.
Ce qui sauve un peu le bouquin, ce sont les persos féminins. L'héroïne et sa meilleure amie sont des personnages forts et battants, mais pas complètement irréalistes non plus. Elles essaient de flouter les règles auxquelles elles sont soumises de par leur condition de femme tout en ayant bien conscience que faire la chasse au mari sera probablement leur seule issue.
Le système de magie est également plutôt intéressant, mais on n'a clairement pas assez d'infos sur son fonctionnement. Ca aurait certainement été développé dans la suite si celle-ci existait, mais en attendant, c'est surtout frustrant et on a là encore l'impression que le truc sort d'un chapeau.

Bref, entre le titre, les multiples références directes au célèbre détective, l'ambiance faussement steampunk, on a surtout l'impression que l'autrice a collé ensemble des éléments "marketing" pour que son livre soit publié et se vende. Visiblement, ça n'a pas si bien marché. Et c'est dommage, parce que dans le fond, c'était assez sympa.

Ma lecture en un GIF : 



- Les persos féminins
- Le système de magie


- Manque d'approfondissement de manière générale
- Références à Sherlock Holmes inutiles et décevantes
- Triangle amoureux

lundi 28 janvier 2019

De Persépolis à Hibakusha - Point bulles #2


Petit tour de l'Histoire moderne, plutôt orienté Orient (un peu redondant cette expression)puisqu'on va passer de l'Iran tout-récent au Japon pas-si-vieux.


Persépolis (intégrale) de Marjane Satrapi

L'Association, hors collection, 2007, 365 p.

BD, biographie, historique


Toute petite, Marjane voulait être prophète. Elle se disait qu'elle pourrait ainsi soigner le mal de genoux de sa grand-mère. En 1979, l'année de ses dix ans et de la révolution iranienne, elle a un peu oublié Dieu. Elle s'est mise à manifester dans le jardin de ses parents en criant "à bas le roi !". Là, elle s'imaginait plutôt en Che Guevara. Il faut dire qu'à l'époque, son livre préféré s'appelait Le Matérialisme dialectique. Marjane trouvait d'ailleurs que Marx et Dieu se ressemblaient. Marx était juste un peu plus frisé, voilà tout. Après, la vie a continué, mais en beaucoup moins drôle. La révolution s'est un peu emballée. Et la guerre contre l'Irak est arrivée…
Dans Persepolis, Marjane Satrapi raconte son enfance sur fond d'histoire de son pays, l'Iran. C'est un récit drôle et triste à la fois, parfois cocasse, souvent touchant. Mais toujours passionnant. C'est aussi un petit événement : il s'agit de la toute première bande dessinée iranienne de l'Histoire…



Un "classique" de la BD que je n'avais jamais eu l'occasion de lire, autant dire que je l'ai emprunté sans avoir le moindre doute. 
Et j'ai adoré. Je n'ai jamais vu le long-métrage qui en est tiré non plus, mais j'aimerais encore plus le découvrir maintenant !
On rencontre Marjane, l'autrice. C'est une toute petite fille. Elle grandit. Et en grandissant, son pays sombre. Les droits de Marjane aussi. 
On a le regard d'une enfant sur l'évolution politique du pays, les conversations entre adultes surprises derrière une porte, pas toujours comprise, on a le recul de l'adulte qui réalise cette bande dessinée.
Et c'est passionnant, c'est touchant, c'est instructif. Ca parle d'Histoire, de politique, d'immigration, de féminisme, d'identité, de famille, d'amour. 
Mais ce qui fait que j'ai vraiment aimé, c'est qu'à travers la naïveté de l'enfant, de l'adolescente qu'elle devient, à travers le regard cynique mais bienveillant que l'autrice pose sur elle-même et sur son parcours, on retrouve beaucoup de tendresse mais aussi pas mal d'humour. Parce qu'il va lui en falloir de l'humour pour traverser ce qu'elle va traverser, pour affronter la vie et en tirer de jolis moments.
Bref, c'est un classique de la bande dessinée, oui, et je comprends très bien pourquoi !
Si je n'ai pas été spécialement sensible au dessin, il ne m'a pas gênée non plus, d'autant que le noir et blanc (duquel je ne suis pas fan en général) sert ici bien le propos, notamment lors des "retours au pays" de Marjane et du regard qu'elle pose sur les femmes iraniennes et leurs droits (un brin restreints, vous vous en doutez).



Hibakusha de Thilde Barboni et Olivier Cinna

Dupuis, Aire Libre, 2017, 58 p.

BD, historique


Ludwig Mueller est traducteur-interprète pour le parti hitlérien. Envoyé à Hiroshima afin de travailler sur des documents confidentiels, il ne parvient pas à échapper à ses tourments d'homme, de père désabusé et de mari volage, qui se gravent dans sa chair et lui causent d'intenses douleurs. C'est alors que sa rencontre avec une belle Japonaise va bouleverser toutes ses convictions, jusqu'au plus profond de son âme.

Me remettant doucement au 9ème art, je ne sais pas encore trop ce que j'aime. Par contre, je découvre vite ce que je n'aime pas.
Et ce que je n'aime pas, ce sont les BD trop courtes, visiblement (en one-shot, en tout cas). 58 pages pour parler d'un moment aussi dramatique de l'Histoire que celui de la seconde guerre mondiale et des bombardements de Nagasaki et Hiroshima, c'est court, bien trop court. 
Ce que me laisse cette bande dessinée, c'est un goût de trop peu, un manque d'approfondissement terrible pour moi qui aurais adoré si l'ouvrage avait fait le double du nombre de pages. 
Je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages, pas assez fouillés à mon goût, que je n'ai pas eu le temps d'apprendre à apprécier. Je les ai donc regardés vivre leur vie avec pas mal d'indifférence. Quant à l'intrigue, à l'Histoire, et surtout aux messages délivrés, j'ai un peu le même sentiment : tout va vite, trop vite, bien trop vite. Ca manque cruellement d'approfondissement et c'est donc une déception, malgré les planches magnifiques que l'on découvre, qu'elles soient pleines de poésie et de finesse ou au contraire d'horreur et de peur.
Vraiment dommage.

samedi 26 janvier 2019

Des fleurs pour Algernon - Le classique du mois

Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes

1ère publication : 1966

J'ai Lu, 2018, 512 p.

traduit par Georges H. Gallet





Allez savoir. Je l'ai trouvé pour des clopinettes à EasyCash, du coup, je l'avais pris (achat compulsif, bonjour, tu peux t'installer tranquille, c'est moi qui régale, et on risque de se revoir souvent). C'est un livre qui m'intriguait pour pas mal de raisons, mais je n'avais pas la moindre idée de son sujet. Mais c'est surtout un bouquin qui me faisait un peu peur, parce que classé en SF et que je suis rarement fan de la grosse SF avec des vaisseaux et compagnie. Bon, alors je dois vous paraître bien débile, mais je viens de vous dire que je ne savais pas de quoi ça causait, faudrait suivre, hein. 
Bon, finalement, je me suis lancée, à l'aveugle, comme ça, sur une impulsion. 

Algernon est une souris de laboratoire dont le traitement du Pr Nemur et du Dr Strauss vient de décupler l'intelligence. Enhardis par cette réussite, les deux savants tentent alors, avec l'assistance de la psychologue Alice Kinnian, d'appliquer leur découverte à Charlie Gordon, un simple d'esprit employé dans une boulangerie. C'est bientôt l'extraordinaire éveil de l'intelligence pour le jeune homme. Il découvre un monde dont il avait toujours été exclu, et l'amour qui naît entre Alice et lui achève de le métamorphoser.
(note de moi-même : je tronque volontairement le résumé qui en dit trop à mon goût, faites-moi confiance, c'est mieux comme ça)

Charlie Gordon souffre de déficience intellectuelle. Rien de dramatique pour les gens qui travaillent dans le milieu, puisqu'il est capable de mener une vie "normale" : avoir un job, subvenir à ses besoins, avoir une vie sociale. Mais quand je dis qu'il en souffre, c'est qu'il en souffre vraiment. Il a conscience d'être "pas intelligent", d'avoir des difficultés à lire et plus encore à écrire, par exemple. Pour lui, l'intelligence, c'est une sorte de Graal. 
Il est cependant assez déficient pour subir des moqueries, moqueries qu'il ne comprend pas et qui donc ne l'atteignent pas (par contre, le lecteur comprend, lui, et je vous raconte pas comment j'étais mi-super vénère mi-hyper attendrie par Charlie et re-mi-super en colère).

Pouvoir appréhender le monde qui l'entoure et rendre fière Miss Kinnian qui lui fait la classe, ça vaudrait tous les efforts. Et il en fournit des efforts. Mais si une petite expérience, une opération du cerveau, de rien-du-tout, promis, pouvait le rendre intelligent, vraiment intelligent ? Banco.

Même si pour cela, il doit être mis en compétition avec une souris de laboratoire, ce qui est vexant, même pour un "débile", même pour Charlie Gordon. 
La construction même du livre va nous montrer l'évolution de Charlie, tant dans sa façon de penser et d'appréhender le monde qui l'entoure que dans le langage et la syntaxe utilisés. Et bordayl, que c'est bien fait ! On passe de phrases très très simples, sujet-verbe-complément si vraiment on est obligé, bourrées de fautes à des constructions complexes, au vocabulaire plus qu'élaboré qu'on va même peiner à comprendre.

Plus que de la science-fiction, c'est de la philosophie, de la psychologie, de la sociologie. Mais, c'est surtout de l'émotion. 
Celle qui vous prend à la gorge et qui vous fait pleurer. Ça m'arrive très rarement, même avec des textes aux passages bien plus durs, mais oui, j'ai pleuré. Et pas une petite larmichette que j'aurais pu faire passer pour un problème de lentille, hein. J'ai. Pleuré. 

On s'attache tellement à Charlie, avant comme après l'opération, on s'attache à sa naïveté, à la honte qu'il a de lui-même, on a envie de l'entourer, de l'aimer et d'apprendre de lui quel que soit son QI. 
Et après l'émotion et les larmes, il est encore temps de réfléchir. Parce que l'auteur a écrit un texte qui résonne. On pourrait penser que la morale de cette histoire, c'est un truc du style : "bienheureux les simples d'esprit", mais je ne crois pas. Je crois qu'il écrit sur l'humanité, sur la psychologie, sur la finesse qui est là en chacun, même chez ceux qui n'en donnent pas l'impression. Il écrit sur la solitude. "Intelligent" ou non, Charlie Gordon reste un être solitaire. Il n'en avait peut-être pas l'impression, avant l'expérience, tout simplement.

Sujet aux railleries, c'était l'archétype du mec qu'on invite parce qu'il se rendra ridicule, parce qu'on peut se moquer sans représailles. Ensuite, devenu érudit, il est tellement au-dessus de tout le monde que plus personne n'est capable de tenir une conversation avec lui. 
Par contre, intelligent ou pas, Charlie reste un être sensible. Il aime ses amis, il veut faire plaisir, il veut rendre fier les autres, mais aussi lui-même. Plus tard, il s'ouvre à l'amour et c'est ce même sentiment qui va le pousser à essayer de rester accessible dans ses propos. 
Comme il le dit, Charlie aura toujours été "extraordinaire", dans un excès ou l'autre. Mais il aura toujours aussi été un peu incompris, et donc un peu seul.
Plus que sur ce qu'il gagne, ce qu'il perd, ce qu'il sait qu'il risque de perdre, plus que le doute et l'incertitude, je crois que c'est cette solitude inéluctable qui m'a fait pleurer.
(petit point hors-sujet : je ne suis visiblement pas la seule à le prendre comme ça, puisqu'une asso existe sur Marseille et organise chaque année une course, qui s'appelle justement "Algernon" et qui fait courir ensemble, à vitesse libre, personnes handicapées et personnes pas-handicapées, dans l'idée de l'intégration et du partage par le sport)
Puis faut bien avouer que la déficience mentale, ce n'est pas un handicap "glamour". Si vous connaissez des romans dont les héros en sont atteints, franchement, balancez, je suis hyper curieuse (comme c'est un peu mon boulot, voyez). Alors, je crois que ça m'a touchée aussi. Les personnes handicapées sont des êtres humains aussi, même ceux qui sont déficients.

Et, sans vouloir vous mettre la pression, je crois bien que ça a été ma lecture favorite de 2018. Donc, ben, lisez-le, quoi. Mais peut-être pas si vous êtes particulièrement déprimé.


Ma lecture en un GIF :

jeudi 24 janvier 2019

Une éducation


Merci à JC Lattès et NetGalley

Une éducation de Tara Westover

JC Lattès, 2019, 400 p.

traduit par Frédérik Hel Guedj

Autobiographie, Contemporaine



Tara Westover n'a jamais eu d'acte de naissance. Ni de dossier scolaire, car elle n'a jamais fréquenté une salle de classe. Pas dossier médical non plus, parce que son père ne croyait pas en la médecine, mais à la Fin des temps. Enfant, elle a regardé son père mormon s'enfermer dans ses convictions, et son frère céder à la violence.
Et, à seize ans, Tara décide de s'éduquer toute seule. Son combat pour la connaissance la mènera loin des montagnes de l'Idaho, au-delà des océans, d'un continent à l'autre, d'Harvard à Cambridge. C'est à ce moment seulement qu'elle se demande si elle n'est pas allée trop loin. Lui reste-t-il un moyen de renouer avec les siens ? Une éducation est le récit d'une construction de soi, l'histoire d'une fidélité farouche envers la famille, et du chagrin dû à la rupture.

Les amis, je crois qu'on tient ma première excellente lecture de l'année. Et quand je dis excellente, je dis aussi que j'ai besoin d'un petit temps de digestion, mais que ça pourrait bien s'avérer un coup de cœur. Le 20 janvier. Yep. Vous l'aviez pas vu venir, celle-là !

Une éducation, ça raconte la vie de l'autrice. Comment l'éducation que lui ont donné ses parents l'a formée, moulée. Puis comment l'éducation, l'université, les études l'ont mise en porte-à-faux par rapport à ce qu'elle avait toujours vécu mais lui a aussi ouvert les yeux sur sa propre personne.
On plonge dans le quotidien d'une famille mormone, au fin fond de l'Idaho. 
Mais pas n'importe quelle famille mormone, parce que celle-ci est dirigée par un père de famille aussi charismatique que tyrannique, fondamentaliste dans sa foi, à tel point qu'ils sont non seulement coupés du monde, mais aussi coupés de leur propre communauté (considérée bien souvent comme aliénée à l'Etat et donc à Satan).
Bon, puis il a aussi quelques problèmes d'ordre maladie mentale. Bipolarité, schyzophrénie, paranoïa, on ne saura pas clairement, mais vous imaginez bien que ça ne va pas aller redorer le tableau.
Si ce livre parle de religion, ce n'est pas pour faire du prosélytisme, loin de là. C'est pour expliquer la perception des choses de cette famille (et surtout du père). Pour expliquer pourquoi la moitié des enfants de cette famille n'ont pas eu d'acte de naissance ni jamais vu un médecin de leur vie. Dieu et ses anges veillent sur eux, et chaque drame, chaque blessure, chaque accident arrive pour les préparer à la fin des temps.

C'est dur et violent. Pas forcément par rapport à des coups (quoique), mais parce que l'emprise de ce père est telle qu'aucun membre de la famille n'a le droit de penser différemment. Voire même de penser tout court en fait. À quoi bon, puisque le père leur dispense la vérité vraie. Et s'il les met en danger, c'est uniquement parce qu'il sait que les forces supérieures veilleront à leur intégrité physique et morale. 
Ce qui fait peur, c'est que ce n'est pas un gourou lambda, qui en aurait après le fric de ses ouailles. Non. Il est persuadé d'être dans le vrai, et arrive à retourner chaque argument à son avantage en étant convaincu de ses paroles. 

Ceux de ses enfants qui se sont éloignés de la famille nucléaire sont ceux qui ont trouvé le moyen d'avoir accès à une éducation, d'aller à l'université. Dans l'esprit du père, c'est lui-même qui les a éloignés, parce qu'ils se sont fourvoyés en apprenant auprès de professeurs payés par l'Etat, donc corrompus. Les autres qui sont restés auprès de leurs parents et ont créé leur propre famille au pied de la montagne, ce sont les justes, les purs. Qu'ils soient dans une dépendance financière car incapables de trouver un emploi ailleurs qu'auprès de leurs parents ne compte pas. 

Malgré cela, on sent un amour très présent de la part des parents comme des enfants. 
Tara, l'autrice et narratrice, la plus jeune de cette nombreuse famille, va se retrouver dès 16 ans dans une situation compliquée, en plein conflit de loyauté. Tiraillée entre son désir d'instruction, ce qu'elle ressent être bon pour elle et sa loyauté envers sa famille, son amour pour eux, les fondements qu'ils lui ont inculqués, elle doit se faire un chemin. Oui, elle a le c*l entre deux chaises, c'est ça. Elle essaie de concilier les deux et ce n'est pas évident.

C'est d'autant moins évident que c'est une histoire vraie. Et c'est un autre point positif : la démarche de l'autrice. Ce sera répété de nombreuses fois dans le récit, à travers des notes de bas de pages mais également ses réflexions au sein du texte, elle donne sa version, celle qui est gravée dans sa mémoire. Mais les souvenirs ne sont des souvenirs, ils peuvent être erronés voire même fabriqués de toute pièce.
Dans ce texte, il y a aussi une absence totale de jugement. Si elle est parfois ébahie par certaines réactions, si elle peut en vouloir à l'un ou l'autre de ses amis ou des membres de sa famille, jamais elle ne se pose en juge en disant qu'ils ont tort. 
C'est pour ça aussi que ce texte est puissant : on apprend sans jugement. On entre dans le quotidien d'une famille aux idéaux à mille lieues de notre quotidien (enfin, j'imagine qu'il y a peu de mormons parmi les lecteurs de ce blog), on découvre leur vie, mais aussi toute une culture bien différente de la nôtre, mais pas moins respectable.
Si l'intégrisme du père les met en danger, on voit bien que c'est une personne bien loin d'être représentative des membres de sa communauté.
Sans être un récit féministe pour autant, on voit bien que la condition de femme pèse sur l'autrice. Elle était destinée à être mère de famille nombreuse, préférablement au foyer. Pas à travailler ou à s'instruire de quelque manière que ce soit. On sent dès son enfance une certaine rébellion, ou en tout cas un sentiment d'injustice quand elle comprend qu'elle est une petite fille, et par conséquent n'a pas les mêmes possibilités que ses frères (même si son père éprouvera assez peu de scrupules à la faire travailler dans sa décharge, vagin ou pas). 

Et une scène m'a particulièrement marquée. L'autrice est passionnée par ses études qu'elle souhaiterait poursuivre au-delà du premier niveau de l'université. Elle demande à un de ses amis homme ce qu'il ferait s'il avait été une femme et passionné de droit comme il l'est en tant qu'homme. Il lui répond simplement qu'il aurait eu des centres d'intérêt bien différents. Voilà voilà. C'est une réalité pour certaines personnes encore aujourd'hui, dans un pays aussi moderne et libéral que les Etats-Unis...
Bref, c'est instructif, intéressant, passionnant à lire.

Ma lecture en un GIF : 


- Le côté instructif
- L'absence de jugement et l'honnêteté de l'autrice
- Le côté féministe sans avoir l'air d'y toucher
- Le style hyper fluide et agréable

- Certains passages choquants

lundi 21 janvier 2019

Sans compter la neige


Merci aux Escales et à NetGalley

Sans compter la neige de Brice Homs

Les Escales, 2019, 192 p.

Contemporaine



Alors qu'il s'apprête à devenir père, Russel Fontenot voit défiler les kilomètres qui séparent Washington de Charlottesville, et se retrouve coincé en pleine tempête de neige. De quoi se confronter à ses propres souvenirs, aux années universitaires, à la naissance de l'amour, au mystère régnant autour de sa mère et à toute la culture cajun (Louisiane) dont il est issu. Quand il apprend que sa compagne est sur le point d'accoucher, Russell Fontenot quitte précipitamment Washington en voiture pour la rejoindre. Au fur et à mesure, les kilomètres défilent. Russell se remémore son enfance auprès d'un père cajun –; si distant et taiseux ; ses années universitaires rythmées par le rock, l'amitié et la drogue ; la naissance de l'amour... Alors que la nuit tombe sur les Appalaches, Russell, hanté par le secret de sa propre naissance, est assailli par le doute. Sur la route s'accumulent les rencontres et les obstacles, sans compter la neige... Arrivera-t-il à temps pour l'accouchement ? Et pourquoi vient-il de bifurquer et de prendre une autre direction... celle qui fuit vers le nord ?

Russell va devenir père. Mais avant de pouvoir être père lui-même, il a quelques comptes à régler avec le sien

Alors, pas vraiment étonnant qu'il mette si longtemps à rappliquer lorsque sa chère et tendre accouche. Il lui faudra bien le temps du trajet pour digérer sa jeunesse, son éducation et sa culture. 
Sans compter la neige, c'est un roman initiatique qui sort un peu du lot, un road-trip enneigé (de base, ça change) mais surtout, un récit sur une relation père-fils bien singulière.
C'est quoi un père, d'abord ? Est-ce qu'on peut en être un quand on a eu celui qu'a eu Russell ? C'est à ce genre de questions qu'il va répondre au long de son voyage.

Alternant souvenirs d'enfance, d'adolescence, vie de jeune adulte un brin chaotique, rencontre avec son grand amour et déconvenues et rencontres sur la route, Russell va avoir du temps pour réfléchir et remettre un peu d'ordre dans ses pensées, dans l'homme qu'il est devenu lui-même. Et ressasser les questions toujours restées sans réponse.

Et il en a bien besoin. Volonté de l'auteur, peut-être, en tout cas, les flashbacks et leur apparition subite au cours du récit m'ont parfois laissé un sentiment de confusion. Sûrement un peu le même que ressentait Russell.
Comme c'est par ailleurs bien écrit et que les réflexions sont intéressantes, je suis passée outre, mais ça pourrait décourager les moins patients / enthousiastes.

La question de la construction de l'identité est carrément centrale, vous vous en doutez. Et puisque "le vieux" se revendiquait comme cajun et portait fièrement cette culture, son fils s'est construit en opposition complète. Il va lui falloir aussi accepter les ressemblances, les racines, la culture qu'il a essayé d'anéantir chez lui pour finir de mûrir.
Et c'est là un autre point d'intérêt du livre pour moi : la culture cajun. C'est beaucoup à travers la musique qu'on va la découvrir et c'est très chouette. Je n'ai pas encore pris le temps d'écouter ça, mais ça m'a donné vraiment envie.
(Faut dire que j'ai super envie de découvrir la Louisiane de manière générale depuis des années, donc j'avais sûrement un terrain favorable de base).
Après, pour en revenir au livre, je ne pense pas qu'il me reste en mémoire des années, on n'est pas face au genre de coup de cœur qui résonne. Mais c'est une lecture agréable (même si elle souffre parfois de manque de fluidité), immersive et qui amène quelques réflexions en plus de faire découvrir un pan de la culture nord-américaine assez méconnue.

Ma lecture en un GIF : 



La mise en avant d'un peu de la culture cajun
- Réflexions sur la famille et la paternité
- Le côté roman initiatique

- Un peu confus par moments